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La jeunesse
ou la révolte

Publié le 18/10/2026

De Paris à Milan, une jeunesse conteste les institutions qui prétendent parler en son nom. Elle possède la colère des révolutions, les outils de la mondialisation et une méfiance presque métaphysique envers les adultes. Il lui manque peut-être encore quelque chose de moins spectaculaire : une théorie du pouvoir.

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Il y a quelque chose d’infiniment ironique dans le spectacle d’une génération qui a grandi avec un téléphone capable de lui montrer, en temps réel, l’effondrement de presque toutes les certitudes du siècle, et qui découvre, avec une indignation toute neuve, que le monde est mal gouverné.

 

La génération Z, née approximativement entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, a hérité d’une planète en surchauffe, d’un marché immobilier transformé en machine à exclure, d’une économie où les diplômes promettent moins qu’ils ne coûtaient à obtenir, et d’institutions politiques dont la principale compétence semble parfois consister à expliquer pourquoi rien ne peut changer.

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Elle a également hérité d’Internet, c’est-à-dire de la plus formidable machine à produire simultanément de l’information, de l’indignation et de l’impuissance jamais inventée. Elle sait ce qui se passe partout, ou croit le savoir. Elle peut documenter une injustice avant même que la police ait terminé de dresser son procès-verbal.

Elle sait identifier les contradictions d’un gouvernement, les mensonges d’un ministre, les fortunes d’un oligarque et les éléments de langage d’un communicant. Elle possède, en somme, une remarquable capacité à constater les symptômes.

 

La question est de savoir si elle saura reconnaître la maladie.

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Car les révoltes de la jeunesse contemporaine ne relèvent pas d’un mouvement mondial unifié. Les drapeaux diffèrent, les régimes aussi, les griefs parfois radicalement. En France, la défiance envers les institutions s’inscrit dans une histoire de conflictualité sociale, de centralisation étatique et de promesses républicaines déçues. En Serbie, la contestation du pouvoir s’est notamment nourrie de la colère contre la corruption et de la demande de responsabilité publique. Au Kenya, les manifestations de 2024 contre les hausses fiscales ont révélé une génération capable de mobiliser les réseaux numériques contre un pouvoir qui pensait pouvoir faire passer ses décisions à l’abri du regard populaire. Au Bangladesh, la contestation étudiante de 2024, initialement cristallisée autour du système des quotas dans l’emploi public, a contribué à une crise politique majeure qui a conduit à la chute du gouvernement de Sheikh Hasina.

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Les différences importent davantage que les slogans. Une jeunesse qui réclame la transparence dans une démocratie imparfaite ne poursuit pas exactement le même combat qu’une jeunesse confrontée à un régime qui emprisonne ses opposants. Mais quelque chose circule entre ces expériences : la conviction que les élites ont cessé de considérer leur propre légitimité comme une obligation à renouveler.

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C’est ici que commence la politique véritable, celle qui se méfie des récits trop confortables.

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Dans Le Rouge et le Noir, Stendhal raconte une société dans laquelle les ambitions individuelles se heurtent aux barrières d’une hiérarchie qui se prétend naturelle. Julien Sorel n’est pas simplement un jeune homme ambitieux ; il est le produit d’un ordre social qui lui enseigne à admirer ceux qui l’excluent. Son ressentiment est d’autant plus puissant qu’il emprunte les codes du monde qu’il voudrait renverser.

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La génération Z connaît une version contemporaine de cette contradiction. Elle a été élevée dans le culte de la méritocratie, puis confrontée à des mécanismes de reproduction sociale que les discours officiels préfèrent présenter comme des accidents individuels. On lui a expliqué que les études ouvraient toutes les portes, que l’innovation abolissait les frontières, que le travail finirait par payer. Elle découvre que le patrimoine compte davantage que la fiche de paie, que l’accès au logement peut dépendre d’un héritage, et que la mobilité sociale est une promesse dont les conditions générales ont été modifiées en petits caractères.

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La colère qui en résulte n’est pas nécessairement révolutionnaire. Elle peut être émancipatrice, mais aussi réactionnaire. Elle peut réclamer l’égalité ou souhaiter simplement que les privilèges changent de bénéficiaires.

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Il existe une différence entre contester une aristocratie et rêver d’en intégrer les rangs.

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Les réseaux sociaux accentuent cette ambiguïté. Ils permettent à des individus isolés de reconnaître la similitude de leurs expériences ; ils peuvent également convertir chaque humiliation personnelle en accusation générale, chaque désaccord en trahison et chaque adversaire en incarnation du mal. Le sentiment d’appartenir à une génération opprimée peut constituer un premier langage politique. Il ne suffit pas à produire un programme.

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Albert Camus, dans L’Homme révolté, distinguait implicitement la révolte qui affirme une limite commune de la rébellion qui finit par autoriser toutes les violences au nom de son propre absolu. Dire non à l’injustice suppose encore de savoir ce que l’on entend protéger. La difficulté de notre époque est que le refus paraît souvent plus immédiatement intelligible que la proposition.

On sait ce que l’on ne veut plus : les dirigeants qui mentent, les loyers exorbitants, les perspectives bouchées, la corruption, les guerres et l’hypocrisie climatique.

 

On sait moins précisément quelles institutions pourraient remplacer celles dont on réclame la chute, ni comment arbitrer entre des exigences qui se contredisent dès qu’elles doivent être financées.

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La politique commence précisément là où le slogan cesse d’être gratuit.

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Les démocraties aiment raconter leurs révolutions après coup. Elles en font des cérémonies, des manuels scolaires, parfois des jours fériés. Elles oublient commodément qu’au moment des événements, personne ne sait avec certitude si l’on assiste à une re-fondation, à une crise passagère ou au prélude d’une catastrophe.

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La Révolution française fournit à cet égard une leçon moins confortable que le récit républicain habituel. La chute de la Bastille n’a pas produit mécaniquement la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, pas plus que la proclamation de la République n’a rendu impossible la Terreur.

 

Les acteurs de 1789 n’étaient pas les personnages d’une pièce dont la postérité aurait déjà écrit le dernier acte. Ils improvisaient dans une situation où la destruction de l’ancien ordre ouvrait plusieurs avenirs, dont certains étaient franchement sinistres.

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C’est le problème de toute mobilisation de masse : elle peut retirer sa légitimité à un pouvoir sans posséder immédiatement les moyens d’en organiser un autre.

La chute de Sheikh Hasina au Bangladesh a illustré cette rupture entre l’efficacité d’une contestation et les difficultés de l’après-régime. L’événement a démontré la puissance d’une mobilisation étudiante capable de dépasser son objet initial. Il n’a pas, à lui seul, résolu les questions de l’État de droit, de la représentation, de la stabilité institutionnelle ou de la distribution effective du pouvoir.

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La même distinction devrait inspirer une certaine prudence lorsqu’on commente les soulèvements contemporains.

 

Renverser un gouvernement est un événement. Construire un système politique qui limite durablement l’arbitraire est une entreprise autrement plus ingrate.

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Les révolutionnaires découvrent tôt ou tard que les ministères ne se gouvernent pas avec des hashtags, que les budgets ne s’équilibrent pas par acclamation et que les administrations possèdent cette capacité très particulière à survivre à leurs dirigeants tout en neutralisant leurs projets.

 

Max Weber, qui connaissait les charmes et les périls de la politique, avait identifié dans la bureaucratie une puissance durable précisément parce qu’elle repose sur la continuité du savoir, des procédures et de l’organisation.

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La rue possède l’avantage moral de l’urgence.

L’État dispose de l’avantage matériel de la durée.

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Cette asymétrie explique pourquoi tant de révoltes obtiennent moins qu’elles ne promettaient, et pourquoi certains mouvements finissent par découvrir que la victoire symbolique constitue le commencement de leur vulnérabilité. Une mobilisation sait rassembler des mécontents. Elle doit ensuite décider qui négocie, qui représente, qui signe, qui gouverne et qui répond des conséquences.

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La question de la représentation est d’autant plus délicate que la génération Z se méfie des représentants. Elle soupçonne, non sans raisons historiques, que les organisations finissent par défendre leur propre existence, que les dirigeants deviennent des professionnels de leur statut et que les partis absorbent les mouvements avant de les transformer en clientèle électorale.

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Mais l’absence de leadership n’abolit pas le pouvoir. Elle le rend parfois moins visible. Quand personne ne prétend diriger, ceux qui contrôlent les canaux de communication, les ressources matérielles ou les négociations peuvent exercer une influence considérable sans avoir à en assumer publiquement la responsabilité.

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L’horizontalité est une promesse démocratique. Elle n’est pas une garantie contre l’oligarchie.

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Il serait pourtant trop commode de reprocher à cette jeunesse son impatience. Les institutions demandent aujourd’hui à leurs citoyens de respecter des procédures dont elles ont parfois vidé la substance. Elles invoquent la responsabilité budgétaire sans toujours expliquer pourquoi les sacrifices semblent se distribuer selon une géographie sociale aussi prévisible. Elles célèbrent la participation tout en traitant les désaccords comme des problèmes de communication.

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La France offre un exemple particulièrement intéressant de cette contradiction. La démocratie française ne manque ni d’élections, ni de partis, ni de tribunes télévisées. Elle souffre plutôt d’une tension croissante entre la légalité des décisions et la perception de leur légitimité. Le régime de la Ve République, conçu pour donner à l’exécutif une capacité d’action forte, permet de gouverner sans que l’assentiment politique soit constamment renouvelé.

 

Cette architecture n’est pas antidémocratique par nature.

 

Elle devient politiquement fragile lorsque les instruments constitutionnels qui permettent de décider donnent le sentiment de dispenser de convaincre.

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Une décision peut être légale et néanmoins dégrader durablement la confiance. Un gouvernement peut gagner une bataille procédurale et perdre une partie de son autorité politique. Les institutions ne survivent pas uniquement grâce aux textes qui les organisent ; elles dépendent aussi de la disposition des citoyens à les considérer comme légitimes, y compris lorsqu’ils sont en désaccord avec leurs décisions.

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C’est l’une des leçons de Tocqueville : les sociétés démocratiques ne sont pas condamnées à l’autoritarisme parce qu’elles seraient insuffisamment libres, mais peuvent devenir vulnérables lorsque l’individualisme, la défiance et le retrait de la vie commune laissent les citoyens isolés face à une puissance administrative toujours plus étendue.

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Il existe une tentation, dans certains commentaires, de présenter la jeunesse comme naturellement progressiste, spontanément écologiste, intrinsèquement féministe et immunisée contre les séductions autoritaires. Cette lecture est flatteuse. Elle est également fausse.

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Aucune génération n’est vertueuse par nature. La jeunesse peut réclamer davantage de libertés, mais aussi davantage d’ordre. Elle peut dénoncer les discriminations et se montrer impitoyable envers les opinions dissidentes. Elle peut rejeter les privilèges des élites traditionnelles tout en admirant les entrepreneurs de puissance, les hommes providentiels et les régimes qui semblent agir sans perdre de temps en délibérations.

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L’histoire ne confirme pas l’idée que les jeunes seraient toujours du côté de l’émancipation. Elle montre plutôt qu’ils se trouvent souvent du côté de l’avenir, ce qui n’est pas la même chose.

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La génération Z n’a pas besoin d’être héroïsée. Elle a besoin d’être prise au sérieux.

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Cela suppose de ne pas confondre sa visibilité numérique avec sa représentativité sociale, ses rassemblements avec un mandat, ni son indignation avec une doctrine. Cela suppose aussi de reconnaître que ses colères ne sont pas de simples caprices générationnels, mais souvent des diagnostics imparfaits d’un malaise institutionnel réel.

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Dans Les Possédés, Dostoïevski avait compris que les idées politiques deviennent dangereuses lorsqu’elles prétendent résoudre les contradictions humaines par la seule pureté de leur principe.

 

La révolution peut être animée par le désir de justice et produire de nouveaux mécanismes de domination. Les mouvements qui se pensent à l’abri du pouvoir parce qu’ils combattent les puissants oublient parfois que le pouvoir n’est pas seulement une position sociale : c’est une relation, une capacité d’organiser les conduites, de distribuer les ressources et de définir ce qui est permis.

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La question n’est donc pas de savoir si la génération Z va renverser le monde. Elle l’a déjà commencé, par endroits, et échouera sans doute ailleurs. La question est de savoir si elle peut transformer une expérience commune de la défiance en institutions plus responsables, en organisations durables et en contre-pouvoirs capables de survivre à l’enthousiasme initial.

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Elle devra apprendre une vérité peu séduisante : les institutions ne sont pas seulement ce qui empêche les révolutions. Elles sont aussi ce qui permet à leurs conquêtes de durer.

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Il est plus facile de filmer la chute d’un gouvernement que de bâtir un État de droit. Plus facile de dénoncer une caste que de concevoir des règles qui empêchent sa reconstitution.

 

Plus facile, enfin, de réclamer une autre politique que de supporter le moment où celle-ci exige des arbitrages, des concessions et des décisions dont personne ne sort entièrement satisfait.

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La génération Z possède le privilège terrible de n’avoir pas encore été entièrement déçue par elle-même.

 

Les générations précédentes lui ont légué leurs crises, leurs dettes et leurs institutions usées ; elles lui ont également légué une histoire dans laquelle les révolutions ne conduisent pas toujours à la liberté, où les vainqueurs deviennent parfois les geôliers, et où la bonne conscience est une ressource politique aussi dangereuse que l’argent.

Son défi sera de ne pas confondre la fin d’un monde avec l’avènement d’un meilleur.

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L’Histoire ne récompense pas nécessairement ceux qui ont raison sur les raisons de leur colère. Elle récompense, beaucoup plus froidement, ceux qui savent organiser l’après.

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